L’exposition À l’angle des possibles, qui constitue la sixième édition du festival d’art contempo­rain Orienta, est conçue comme un cheminement à travers la ville d’Oujda ouvrant de nouveaux passages dans le quotidien de la cité.

Des fragments d’autres villes, des instants de vie apparaissent comme autant de nouvelles pos­sibilités d’orienter le voyage dans la cité. Une histoire se construit peu à peu, strate après strate. Dans le café Colombo, une télévision diffuse un film (Netty Radvanyi) consacré à un autre café situé à 1 500 kilomètres de distance et entré en résistance face aux démolisseurs. Une phrase apparaît au détour d’une rue et interroge notre journée (Sameh Derouich et Ibrahim Hamami).

Les oeuvres présentées dans la galerie d’art forment autant de microvoyages au coeur de l’image. Ils mettent en avant l’épaisseur, comme les limites de nos représentations. Un film nous transporte à Taïwan dans la mégapole de Taipei et la magie de sa nuit teintée de virtualité (Hee-Won Lee). Un espace poétique et subtilement ironique s’ouvre sur les rues de l’ancien Nador grâce aux peintures d’Ahmed Mattougui. Un jeune photographe réinvestit cette mémoire grâce à son téléphone (Abdelilah Mhattam). Un ancien enfant des rues devenu un artiste célèbre nous offre, sous une silhouette peinte, son récit de vie (Abderrahmane Zenati), avant de le partager avec des écoliers d’Oujda sur les murs de la ville. Plus loin, des personnages issus de publici­tés abritent des figures étranges, un souffle mystique les déplacent dans un monde poétique et inquiet (Abdelkrim Doumar).

C’est aussi notre capacité à accueillir l’autre qui est interrogée. Comment fabriquer un film avec deux téléphones portables, quand on ne peut pas se rencontrer physiquement (Mohamed Bourouissa) ? Quel témoignage transmettre de Tunisie quand la voix est absente (Houda Ghorbel) ? Pourquoi construire un masque effrayant pour prendre le métro à Lille, qui regarde qui, où commence la fiction (Lauren Moffatt) ? Quel regard porter sur une vie passée, symbo­lisée par un homme et ses photographies de famille sur un balcon du Caire, alors que la ville est en plein bouleversement (Yasmina Benari) ? Que montrer des Mères de la place de Mai en Argentine, pourquoi se glisser dans un cortège commémoratif (Sarah Mauriaucourt) ?
Le théâtre abrite une exposition de photographies et d’installations qui ont en commun de jouer sur l’absence et les fausses apparences : être pris dans les reflets d’une histoire liée à la colonisation du Congo (Freddy Mutombo), saisir des dispositifs précaires en France, qui sont autant de monuments sociaux (Albert Clermont). C’est aussi un regard sur le travail du temps, et la force intérieure que peut refléter l’instantané de la photographie (Hassan Badreddine, Abder­rahmane Doukkane). À moins que les images ne désignent un isolement volontaire, un chemin d’inexistence (Zaynab Nasri).

C’est la ville elle-même qui devient un théâtre étrange avec Sebastian Diaz Morales qui nous guide dans un Buenos Aires où la rue a disparu, laissant place à un labyrinthe de lieux inté­rieurs vides (Dar Sebti). Comme en écho, nous entrons dans les pas de Randa Marouffi dans un parc d’attraction à l’abandon, à Casablanca, dans lequel ce sont la parole et les gestes d’une jeunesse en marge qui sont séparés (Institut français). La ville, puis le monde lui-même, entre divination et hasard, deviennent de simples jeux de cartes conservés dans une « armoire à sagesse » ? (Balthasar Burkhard, Jean-Christophe Ballot).

Une poétique des éléments : l’air, la terre, l’eau, le feu, nous aide à voyager dans la Fondation Moulay Slimane. L’air devient de l’eau avec Manon Le Roy et nous sommes en contact avec les esprits vodoun au Bénin avec Kapwani Kiwanga. Dans ce monde étrange où les pierres sont devenues nomades (Albert Clermont), ne reste que l’empreinte de l’écrit (Emmanuel Aragon). Mais la traversée de la vie comme celle de la mer peut tourner en drame et seuls demeurent encore le feu et la parole pour envelopper le disparu (Mati Diop). Le voyage prend des allures fantastiques et s’ouvre aux forces élémentaires pour transfigurer le quotidien (Chaibia Talal, El Yazid Kherbache, Fadhil Essediq).

Dans le lycée se dessine un jardin intérieur, dans lequel le thème de la voix et du motif décora­tif nous guident en hommage au poète Mahmoud Darwich. Quelles frontières dessine l’image quand elle n’est plus portée que par des mots (Lawrence Weiner) ? Des fragments du quotidien d’Oujda rassemblés par Séverine Hubard créent une porte vers un invisible poétique. Dans un ancien réfectoire, un mur et une toile nous mettent face à une couleur de la ville (Claude Ru­tault). À côté, c’est un monde étrangement décoratif réalisé à partir du rebut que capte Olga Gaupmann. Frédéric Fourdinier, Driss Rahhaoui, nous entrainent dans une sorte d’archéologie du futur qui réunit Oujda et Jerada. Comment patiemment tisser le chant de l’exil en un jardin intérieur ouvert sur l’histoire et le commun (Stéphanie Béghain, Olivier Derousseau) ?

C’est un réenchantement du monde qui nous attend à la Villa Verte avec le Palais Idéal du Fac­teur Cheval (Claude et Clovis Prévost), mais aussi le rêve d’Orient que Charles Boussion asso­cie par la peinture à l’image de sa femme, et enfin la poésie comme demeure d’Ahmed Aajour à Nador, pour lequel des architectes ont patiemment organisé maquettes et relevés. C’est tout cela qui forme l’angle des possibles.

Christophe Boulanger et Brahim Bachiri, commissaires

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